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Jos Montferrand et les shiners

Benjamin Sulte, 1919 · env. 7 min · À raconter : Toute l'année · Légende de la région : Outaouais

Vers 1829, Jos Montferrand, l'homme fort des chantiers de l'Outaouais, règle ses comptes avec Martin Hennessay dans une cambuse près de Buckingham, puis affronte seul plus de cent cinquante shiners sur le pont entre Bytown et Hull. Un extrait du récit de Benjamin Sulte.

Martin Hennessay, contremaître d’une compagnie de marchands de bois, rivale de Bowman que Montferrand représentait dans le haut de l’Ottawa, avait composé une chanson pour célébrer ses exploits. Chaque fort-à-bras qu’il démolissait ajoutait un couplet à cette kyrielle déjà longue. N’ayant jamais vu Montferrand, il lui prit fantaisie de rimer à son sujet une strophe finale, à peu près dans ces termes :

Et Montferrand, au pied léger, Aura de mes nouvelles. Il ne pourra pas s’en sauver : Je le cherche et l’appelle !

À quelque temps de là, Montferrand eut occasion d’entrer dans une cambuse ou chantier tenu par un Irlandais, près du village de Buckingham, et se trouva en présence d’une vingtaine de shiners, parmi lesquels Hennessay, qui se fit connaître.

Une autre version rapporte que M. Bowman avait fait cadeau à Montferrand d’un chapeau de castor et que en le voyant passer avec cette coiffure, on l’interpella amicalement sous prétexte de « mouiller » l’article. Ces hommes avaient déjà bu passablement. Après quelques nouvelles rondes, la plupart se trouvaient gris. Hennessay avait l’ivresse désagréable. Se levant tout à coup il enfonça le chapeau de Montferrand sur les yeux de celui-ci, en disant quelques mots de provocation. Montferrand, toujours sur la réserve, ne s’était pas laissé griser ; d’ailleurs, buvant à de rares intervalles, une fois par mois à peine, et avec mesure, il résistait admirablement à l’effet de la boisson.

— Pourquoi donc te présentes-tu aujourd’hui que je suis seul ? dit Montferrand. Quand mes hommes sont avec moi, on te voit passer au large.

— Je ne me sens pas en sûreté parmi les tiens.

— Moi, c’est différent, j’accepte ton défi au milieu de tes gens. Tu veux m’intimider ! Ta chanson insulte les Canadiens : c’est à la canadienne que je vais t’étriller. En garde !

Sur ces paroles, quelques hommes fermèrent la porte et se tinrent tout auprès pour empêcher les combattants de sortir.

— Tu veux donc mourir ici, maître fourbe, demanda Montferrand. C’est un piège que tu m’as tendu !

Mais Hennessay frappait déjà. Dans cette chambre remplie de monde et toute basse, il fallait mesurer ses mouvements. Lorsque Montferrand inclinait à gauche ou à droite ou rompait, les hommes de Hennessay le repoussait à coups de pied, avec tant de vigueur qu’il en a gardé les traces douloureuses le reste de sa vie. C’est alors que, voyant la situation se compliquer, il déclara qu’il allait se servir de ses pieds et mettre à mort toute la bande. La porte s’ouvrit. On était à la dixième reprise. Hennessay désirait reprendre haleine. Montferrand se plaça dans une espace libre et chanta le couplet le plus agressif de la chanson de son adversaire. Ceci ranima Hennessay, mais à la quinzième reprise il faiblissait visiblement. Montferrand chanta alors :

Un Canadien n’est pas léger Sachez-en la nouvelle. Tu ne pourrais pas t’en sauver : Je viens quand on m’appelle !

Et s’adressant à toute la bande :

— Le meilleur d’entre vous, à présent !

Hennessay réclama le droit de répondre encore une fois. Montferrand para deux ou trois attaques puis tout à coup abaissant son poing sur la figure du téméraire il l’écrasa comme une pomme cuite. Hennessay ne provoqua plus les Canadiens après cela. Il fut tué d’un coup de pistolet dans une bagarre, plusieurs années ensuite.

On raconte qu’un jour, en 1829, plus de cent cinquante shiners s’étaient mis en embuscade, du côté de Hull, à l’extrémité du pont, qui est suspendu sur la décharge de la cataracte. Montferrand, qui avait conçu des soupçons, demanda à une femme dont l’échoppe se trouvait, comme à présent à la tête du pont, côté de Bytown, s’il y avait du monde dans le voisinage, et sur sa réponse négative, il partit seul pour traverser. À peine rendu au milieu du trajet, l’ennemi se précipita au devant de lui. Il voulut fuir, mais la femme avait refermé la porte du pont. Les shiners brandissaient des gourdins et proféraient des menaces en s’excitant les uns les autres, Montferrand fit quelques enjambées rapides pour se rapprocher des agresseurs ; ceux-ci s’arrêtèrent un instant, mais l’un d’eux plus exposé, tomba aux mains du Canadien, qui le saisit par les pieds et s’en fit une massue avec laquelle il coucha par terre le premier rang ; puis ramassant ces malheureux comme des poupées, il les lança à droite et à gauche, dans les bouillons blancs de la rivière. Au moment de l’attaque, Montferrand avait invoqué la Sainte-Vierge et fait le signe de la croix. L’un des shiners culbutés se releva sur un genou et au moment où la formidable poignée du géant allait lui faire subir le sort des autres, il décrivit sur sa personne avec un air suppliant, le signe de la croix. « Passe derrière, lui dit Montferrand, qui, sans tarder, bondit de nouveau en avant et recommença à abattre des hommes. La bande plia et se mit à courir, mais en même temps, Montferrand se sentit atteint derrière la tête par un coup de pierre ou de bâton. Il se retourna et rabattant son poing sur la poitrine du traître (l’homme au signe de croix) il l’étendit raide à ses pieds, puis, le saisissant par le milieu du corps, le lança dans le gouffre. La scène était horrible. Le sang coulait du parapet dans la rivière. Une foule de gens, rassemblés sur le rivage de Hull, regardaient détaler les shiners qui s’enfuyaient par la route d’Aylmer. Montferrand venait de passer le pont comme il passait partout : en vainqueur.